Argumentaire de la pétition

APPEL DE CITOYENS CONTRE LE TRAFIC DES VÉHICULES INDIVIDUELS SURDIMENSIONNÉS À LAUSANNE

Argumentaire de la pétition « Pour une mobilité à taille humaine à Lausanne »

Résumé : Alors que les scientifiques alarment sur la hausse du CO2 anthropique, et qu’à l’échelle locale, les valeurs limites de particules fines, ozone et dioxyde d’azote sont régulièrement dépassées sur le Plateau suisse et à Lausanne, on assiste à un engouement encore important pour des véhicules individuels très volumineux et sur-proportionnés pour l’usage essentiellement urbain qui en est fait. Nous demandons que les autorités communales prennent rapidement des mesures pour dissuader l’achat et l’usage de ces véhicules.

  1. L’impact local du trafic motorisé en Suisse et à Lausanne

Outre l’impact global lié aux émissions de CO2, les transports sont responsables de nuisances locales énormes pour la population et les écosystèmes, notamment :

Particules fines : Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé les gaz d’échappement des moteurs diesel comme étant « cancérogènes avérés pour l’homme », et les gaz d’échappement de moteurs à essence comme « cancérogènes possibles pour l’homme ».[1]

Des pathologies comme l’asthme et les maladies chroniques respiratoires et cardiovasculaires seraient liées à ces émissions. Une corrélation entre le taux d’hospitalisations pour troubles cardiaques et respiratoires et le niveau de particules PM10 est prouvée[2]. Or 30 à 40% de l’ensemble de la population suisse est exposée à des niveaux de particules fines dépassant la valeur limite, y compris dans la région lausannoise, et ce plusieurs jours par hiver[3]. En 2016, la concentration moyenne annuelle en PM10 de la ville de Lausanne était aussi élevée que celle de Zürich, et plus élevée que celle de Sydney[4].

Dioxyde d’azote (NO2) : Est responsable de cancers, asthme et maladies cardiovasculaires. Essentiellement produit par les moteurs à diesel (10x plus de NO2 qu’un moteur à essence), ce gaz aurait causé, en 2012, 950 décès prématurés en Suisse[5]. Les valeurs limites sont régulièrement dépassées dans les villes[6]. Il est également très néfaste à toutes les autres formes de vie car il acidifie les écosystèmes.

Ozone (O3) : Gaz agressif et irritant. Selon l’Office fédéral de l’Environnement, l’ozone est « […] un puissant oxydant qui peut attaquer les membranes cellulaires et les surfaces actives de l’épithélium des voies respiratoires. Il en résulte des dommages aux tissus et de fortes réactions d’irritations et d’inflammations dans cette région.[7] ». Ce gaz quant à lui est responsable de 200 à 300 décès prématurés par an en Suisse, selon l’OFEV.

Que les citoyens ne puissent se livrer à des activités sportives en plein air toute l’année sans danger est toute même regrettable pour une ville qui se déclare Capitale Olympique, ou encore « Commune amie des Enfants ». Prendre des mesures d’urgences lorsque la limite des particules fines ou des gaz nocifs est déjà dépassée n’est pas suffisant. Le plan OPair de l’agglomération Lausanne-Morges a certes apporté quelques améliorations, mais pas encore suffisantes, notamment lors des épisodes météorologiques défavorables.

Bruit : 21% de la population suisse se disait importunée par le bruit du trafic, en 2010.[8] Et 1 million de personnes serait incommodée par le bruit en Suisse durant la nuit.[9] Il est maintenant connu que le bruit met le corps en état d’alerte, engendrant du stress, de l’hypertension artérielle et des maladies cardiovasculaires sur le long terme. Une étude de l’EPFL a démontré que la circulation de Lausanne était « La plus bruyante de Suisse »[10], notamment en lien avec sa topographie en pente.

La Loi sur la Circulation routière spécifie que « [des] limitations ou prescriptions peuvent être édictées lorsqu’elles sont nécessaires pour protéger les habitants ou d’autres personnes touchées de manière comparable contre le bruit et la pollution de l’air […]. Pour de telles raisons, la circulation peut être restreinte et le parcage réglementé de façon spéciale, notamment dans les quartiers d’habitation[11]». Ces limitations sont généralement appliquées lors des pics de pollution, c’est-à-dire lorsqu’il est déjà trop tard. Or on peut considérer que le bruit et la pollution de l’air sont des nuisances que les citadins subissent au quotidien.

  1. Le parc automobile suisse : quelques chiffres sur la démesure

En Suisse, la part des véhicules à moteur diesel est passée de 17.8% en 2002 à 39.2% en 2016[12]. Il a donc plus que doublé dans cet intervalle. Il régresse néanmoins désormais, suite au scandale du « Dieselgate ».

Le nombre de mises en circulation de véhicules à traction intégrale (appelés communément « 4×4 ») était d’un peu plus de 54’000 en 2000[13]. Il était de près de 150’000 en 2017. Le nombre total de mises en circulation pour 2000 comme pour 2017 est quasi identique, autour de 315’000 unités. Les Suisses achètent donc 3 fois plus de ces véhicules qu’il y a 20 ans, si bien que selon la RTS, en 2018, 49% des nouveaux véhicules achetés étaient des 4×4.

Un véhicule à 4 roues motrices émettrait davantage de CO2 que le même véhicule à 2 roues motrices (entre 10 à 20 g/km de CO2 en plus).[14]

Concernant la cylindrée, les Suisses semblent acheter des véhicules moins gourmands (ou en tout cas plus efficients) qu’au début de cette décennie. Néanmoins, environ la moitié des nouvelles mises en circulation concernent des véhicules dont la cylindrée est encore supérieure à 1800 cm3. Et la puissance des véhicules a augmenté : les nouvelles voitures de tourisme dont la puissance est supérieure à 270 CV sont passés de 3% à 17% de 2005 à 2017.[15]

Dans le top 15 des nouvelles immatriculations en Suisse[16] pour décembre 2018, on retrouve notamment 5 SUV/véhicules tout-terrain (VW Tiguan, Mercedes GLC, VW T-ROC, BMW X1 et Ford Kuga) dont le poids à vide se situe en moyenne entre 1400 kg et 2000 kg selon les marques et les modèles. Seul un modèle, la Fiat 500, propose une déclinaison en dessous de 1000 kg.

Si les moteurs sont de plus en plus efficients et les matériaux toujours plus perfectionnés, il est étonnant de constater que le poids des véhicules n’a cessé d’augmenter : par exemple, une Peugeot 205 de 1983 pesait 740 kg, contre plus de 1100kg pour la Peugeot 207 de 2006.[17]

L’intérêt pour les véhicules SUV se confirme d’ailleurs, puisque la «Voiture de l’année 2018», le Volvo XC40, appartient à cette catégorie. A noter que les multiples versions 2018 de ce modèle se situent entre C et E au label d’émissions de CO2, avec jusqu’à 164g de CO2/km pour les plus émetteurs.[18] A titre de comparaison, la Suzuki Celerio au moteur à essence de 1000cm3, ne produirait que 84g de CO2 par km[19].

Le point commun entre ces 2 véhicules : leur motorisation suffit à transporter 4 personnes. L’une utilise donc une énergie supplémentaire pour tracter son propre poids : un non-sens.

La limite actuelle d’émissions moyennes de CO2 de 130g/km n’est pas respectée en Suisse, et l’objectif des 95g/km pour la fin 2020 ne paraît pas atteignable dans le contexte actuel. La faîtière des importateurs, Auto-Suisse, admet elle-même que c’est la forte demande en 4×4 des suisses qui empêche d’atteindre ces buts[20].

 Précisions : Un véhicule « 4×4 » dit « Tout-terrain » possède en général des ponts indépendants, 4 roues motrices (traction intégrale) permanentes et un blocage du différentiel. Un SUV (« Sport Utility Vehicle ») est un mélange entre un 4×4 et un monospace. Un « Crossover » est un croisement entre un 4×4 et une berline. SUV et Crossover ont des modes 4 roues motrices non-permanents, et contrairement à un vrai 4×4, ne permettent pas de sortir des chaussées carrossables. Ils sont vendus comme tel pour donner un sentiment de liberté à leur acheteur, mais sont essentiellement utilisés en zone urbaine ou péri-urbaine. Le SUT (« Sport Utility Truck ») est plus connu sous le nom de Pick-Up. Cette pétition concerne ces 4 types de véhicules sans distinction, car leur morphologie en fait dans tous les cas des moyens de transport inadaptés en ville pour des particuliers.

  1. Une surconsommation de ressources

Les quelques constatations faites plus haut démontrent donc une chose : le parc automobile Suisse est constitué de véhicules trop gros et trop gourmands en énergie. Il s’est développé à l’inverse de toute logique de rationalité, d’économie de ressources et au mépris de toutes les recommandations et avertissements de santé publique. Une offre pléthorique de véhicules à priori réservés à des usages professionnels et/ou en zone escarpées, a été vendue à grands renforts de publicité à des consommateurs qui n’en ont en réalité nul besoin, puisque plus de 80% de la population suisse vit dans des espaces à caractère urbain[21].

Résultat : une quantité considérable du carburant consommé est désormais dédiée uniquement à mettre en mouvement une masse de matériaux inertes à l’énergie grise colossale, dont un tiers suffit pourtant déjà à transporter 4 Homo Sapiens de poids moyen. On prend encore davantage conscience du gâchis lorsqu’on apprend qu’en Suisse, le taux moyen d’occupation par voiture est de 1.56 passager[22].

Dans le contexte actuel, nul argument prétendu de confort, de sécurité ou de liberté n’est recevable pour justifier l’usage d’un véhicule de 2 tonnes là où un autre de 800 kg fera le même travail. En termes de sécurité, des études sérieuses ont même démontré que le sentiment de « sécurité et de fiabilité » ressenti par celui ou celle qui conduit un 4×4, l’amènerait à prendre davantage de risques au volant pour lui et les autres usagers[23].

Les véhicules hybrides sont onéreux à l’achat, et les infrastructures ne sont pas prêtes pour un parc automobile électrique à l’heure actuelle en Suisse. Mais les véhicules thermiques peu gourmands, légers et économes existent depuis des décennies. Ne manque que la prise de conscience et l’effort citoyen. Or prenons la lutte contre le tabac : soixante ans de prévention et de messages d’alertes sanitaires, avec à la clé toujours plus de 25% de fumeurs en Suisse. Certains changements sont soumis à tant d’inertie et de résistance que seules des mesures dissuasives plus fortes sont efficaces.

Le réseau de transports publics et les aménagements cyclables récents à Lausanne sont satisfaisants, mais puisque la voiture individuelle semble malgré tout résister au déclin, il importe à minima d’en réduire l’impact, à fortiori tant que les véhicules seront équipés de moteurs conventionnels polluants et fonctionnant aux énergies fossiles.

 

 

[1] CIRC (2012) In http://www.cancer-environnement.fr/550-Particules-diesel.ce.aspx

[2] Institut français de Veille Sanitaire INVS (2012)

[3] Municipalité lausannoise (2017). Rapport-préavis N°2017/58

[4] OMS, 2016, In Municipalité lausannoise (2017). Rapport-préavis N°2017/58

[5] Etude de l’Agence européenne pour l’Environnement, relayée par l’ATE.

[6] ATE

[7] OFEV (2017) Effets de la pollution due à l’ozone.

[8] OFS (2018)

[9] OFEV (2015) Etat de l’exposition au bruit en Suisse

[10] Joost, Haba-Rubio et al. (2018) Spatial clusters of daytime sleepiness and association with nighttime noise      levels in a Swiss general population. Int. Journal of Hygiene and Environmental Health. https://actu.epfl.ch/news/le-bruit-nocturne-affecte-la-sante-des-lausannoi-2/

[11] Loi fédérale sur la circulation routière (LCR) du 19 décembre 1958 (Etat le 1er janvier 2019)

[12] Auto-Suisse (date inconnue)

[13] OFS (2018) Nouvelles mises en circulation de véhicules routiers selon le canton et les caractéristiques techniques.

[14] Le surcoût des 4 roues motrices – En litre de carburant, en Euro et en CO2. In http://www.moteurnature.com/actu/2009/surconsommation-budget-4×4-malus.php

[15] OFS/OFROU In https://www.rts.ch/info/suisse/9391592-le-parc-automobile-suisse-toujours-plus-puissant-mais-moins-polluant.html (2018)

[16] Auto-Suisse.ch

[17] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-auto/poids-des-voitures-enfin-des-evolutions-tres-positives_1733165.html

[18] https://www.largus.fr/fiche-technique/Volvo/Xc40.html

[19] http://leparticulier.lefigaro.fr/jcms/p1_1720245/le-palmares-2018-des-voitures-les-moins-polluantes

[20] https://www.letemps.ch/economie/suisse-pourrait-deroger-norme-co2-vehicules

[21] Selon l’OFS (2018) « En 2016, la part de la population vivant dans les espaces à caractère urbain atteint 84,6% ».

[22] OFS (2017) Recensement micromobilité et Transport.

[23] Walker et al. (2006) British Medical Journal et Peltzman (1975) Journal of Political Economy.

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